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De Rouffignac
à Khatanga...
Par Jean Plassard.
Quoi de pire
que le préjugé ! A Khatanga, on s'habille comme à Paris, les enfants
vont à l'école comme partout ailleurs et l'aire de récréation
résonne des mêmes cris, des mêmes pleurs aussi parfois. Hier à
l'heure de la sortie, trois galopins armés de bouteilles arrosaient
la pente douce d'un talus. Aujourd'hui elle est gelée et forme
un toboggan autrement plus beau que celui érigé par la municipalité.
Jadis nous faisions de même. Une petite différence pourtant ;
nous faisions de même lorsque l'hiver était assez rigoureux. C'est
par de tels détails qu'on prend conscience du dépaysement. De
fait, on se sent ici comme chez soi, et pourtant, tout est différent.
Il y a d'abord
le paysage, presque sans relief avec une végétation somme toute
abondante mais extrêmement rase. Seuls mousses et lichens et ce
qui semble être des myosotis tapissent un sol très sombre. La
souplesse de ce tapis végétal où aucun arbre ne vient jeter son
ombre est accentuée par l'abondance de l'eau omniprésente. Elle
est partout, en flaques, en petites mares, voire en vastes étendues.
En un mot : la toundra est spongieuse. Sans doute est ce là une
des raisons qui fit que les grands pachydermes s'enlisèrent en
venant tirer leur provende de cette étendue à la fois revêche
et généreuse. Pris au piège de leur grand appétit ils moururent
en grand nombre, et lors des débâcles de printemps beaucoup de
leurs cadavres furent emportés et enfouis dans les limons tourbeux
où ils se conservèrent. Ce que fit la débâcle, elle peut aussi
le défaire. Ainsi, des millénaires plus tard il arrive que certains
de ces malheureux mammouths réapparaissent. Leurs défenses pointent
à la surface du sol signalant leur présence, et telles des sirènes
attirent le trappeur et parfois l'explorateur. Le premier n'y
voit qu'une belle aubaine : un stock de matière première facile
à travailler ou plus simplement une bonne affaire, car il y a
un vrai marché pour l'ivoire. Le second se laisse envoûter et
se met à rêver de ce lointain passé où ces grands animaux fascinaient
nos ancêtres.
Rêver......
Oui, le mammouth fait rêver. A travers lui, et qui que nous soyons,
c'est tout un passé que nous tentons de reconstituer. Il y d'abord
le sien. Car, fort de ses quatre tonnes, ce géant de l'ère quaternaire
semblait invincible. Bêtes et gens, grands carnassiers ou animaux
plus modestes s'écartaient au passage de ses hardes. Et pourtant
l'espèce s'est éteinte. Certes, elle s'est éteinte, mais pas comme
d'autres, car il demeure ces cadavres congelés qui de temps à
autre ressurgissent. Depuis des lustres ils entretiennent des
légendes sibériennes et aujourd'hui excitent la curiosité des
scientifiques. Sans cette "deuxième vie" la fascination
qu'exerça le mammouth pendant le paléolithique n'aurait pas rattrapé
la nôtre. Ainsi vont les hommes, le passé leur colle au corps.
Plus que le présent plus encore que l'avenir c'est lui qui les
rapproche. Quoi d'étonnant alors que le mammouth, encore lui,
ait rapproché sibériens de Khatanga et périgourdins de Rouffignac.
En caressant l'ivoire d'une défense, en soupesant un énorme fémur,
en découvrant l'odeur musquée qui se dégage de la toison à l'instant
du dégel, en partageant les mêmes sensations une amitié profonde
est née. Nous ne portons plus les mêmes yeux sur les œuvres préhistoriques
de la grotte aux Cent Mammouths et les mammouths de Khatanga ont
grandi aux yeux de nos nouveaux amis.
Ce qui n'était
qu'une simple curiosité est devenu un vrai combat scientifique
où les uns et les autres partagent le même désir, celui de comprendre
la disparition d'une espèce et à travers elle de mesurer ce qui
nous menace afin de mieux gérer notre devenir. Les fraises du
Périgord et ceux qui les produisent ne sont pas plus nécessaires
que les rennes du Taïmyr et ceux qui les élèvent. Les mammouths
étaient dans tout l'hémisphère Nord ils ont disparu ; les hommes
y sont toujours, mais qu'en adviendra-t-il. Telles sont les pensées
qui m'envahissent après un séjour trop court dans la toundra encore
pure et neuve qui a tant à m'apprendre et où je rêve de revenir.
JP
Jean Plassard est directeur de la grotte aux 100
mammouths de Rouffignac. Pour visiter la grotte, vous pouvez le
contacter au
05 53 05 41 71 ou www.grottederouffignac.fr
Le
jumelage Rouffignac (France) - Khatanga (Sibérie).
Le jumelage
est né de l'idée que le mammouth n'est pas seulement
un sujet de réflexion qui nous entraîne sur les traces
de notre passé mais que le mammouth est aussi un trait
d'union entre des peuples et des cultures qui vivent aujourd'hui
à des milliers de kilomètres de distance.
Rouffignac
abrite la grotte aux 100 mammouths. Une magnifique collection
de l'animal préhistorique immortalisé par les dessins
des hommes qui les ont observés et qui les ont peut être
chassés. Khatanga va conserver dans ses caves gelées
un ou plusieurs exemplaires de mammouths extraits du permafrost
de la toundra. Le mammouth est un patrimoine commun à ces
deux communautés ; il nous paraît important que les
recherches sur le mammouth favorisent des échanges culturels
et humains.
En décembre
1998 le Gouverneur de Khatanga Nikolaï A. Fokin et Vladimir
I. Oftchinikov sont venus rendre visite à M. Gérard
Faure Maire de Rouffignac. A l'invitation de Jean Plassard, le
propriétaire de la grotte aux 100 mammouths, ils ont pu
se rendre compte qu'ici aussi les mammouths avaient laissé
des traces. Le 17 septembre dernier, Messieurs Gérard Faure
(maire de Rouffignac) et Jean Plassard (Directeur de "la
grotte aux mammouths) sont venus à Khatanga pour finaliser
les accords de jumelage. Le programme est en cours d'élaboration.
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